Jeannot et Trim, I, Les Loups, chap. I

Musique: Angela’s Ashes Soundtrack Suite (John Williams), The Towering Inferno Soundtrack Suite (John Williams)

   Il était une fois, il y a fort longtemps, vers l’an 1140, au temps des chevaliers et des croisades, un petit garçon que tout le monde appelait Jeannot, un enfant de Normandie, le pays occupé par les fiers Normands. Jeannot avait un ami inséparable, qui s’appelait Trim, avec qui il était comme un frère. Il aimait aller avec lui à la chasse aux alouettes, ou braconner des lièvres, ou attraper des lapereaux (des petits lapins). Là où était Jeannot, on trouvait presque toujours Trim, et là où était Trim, il y avait de fortes chances pour qu’on trouvât Jeannot.

Ce jour-là, après la leçon de latin que leur faisait la maman de Trim, les deux garçons partirent à la chasse au goupil, enfin, le renard; en ce temps-là, on disait un goupil pour un renard.

Le renard qui vivait aux alentours du village avait mauvaise réputation, il venait la nuit dans les poulaillers pour manger deux ou trois poules, et parfois dévorer le coq. Cela faisait un mois qu’il maraudait ainsi, et qu’il tuait les poules. Jeannot et Trim se proposèrent donc d’aller le débusquer pour l’attraper dans les bois. Les villageois acceptèrent, en leur conseillant la prudence, car maître renard est fort rusé, et ses morsures dangereuses; quand il mord, on peut attraper des maladies.

— Faites attention, tenez-vous au loin ! Et emmenez chacun un couteau long, dirent leurs papas.

Les garçons obéirent et suivirent ces conseils. Outre deux couteaux longs qu’ils portaient au côté, accrochés à leur ceinture, ils emmenèrent leur piège, une solide corde épaisse servant de bride accrochée à un cadre de bois. Quand on passait la tête dans le cadre de bois, on passait en même temps la corde au cou et si l’on tirait sur la corde, un nœud coulant vous serrait à la gorge.

Ils partaient donc dans la forêt à la recherche d’un terrier de renard.

Les oiseaux des bois chantaient et parmi leurs chants mélodieux, on entendait celui d’une mésange, deux notes aiguës, mais voilà que le chant se transforme en gazouillement, sûrement un merle. Mais presque aussitôt, c’est un chant aigu, puissant et prolongé, un chant d’alouette assurément. Les garçons n’y comprennent rien, car immédiatement après, c’est un rossignol qu’on entend, avec son chant très varié, si caractéristique. Il n’est pas possible que tous ces oiseaux vivent au même endroit. Jeannot arrête ses pas, et un oiseau au plumage brun rougeâtre s’envole, filant comme une flèche.

— Une pie-grièche ! s’exclame-t-il. Tout s’explique.

La pie grièche

En effet, la pie-grièche, petit rapace, n’est pas très forte, mais elle est très rusée, et elle est capable d’attirer de nombreux oiseaux en imitant leur chant. Comme elle a bien réussi à les tromper !

Jeannot et Trim ne sont pas longs à trouver des laissées, c’est-à-dire des crottes de renard.

— Ça y est, il ne doit pas être loin, dit Trim, le plus jeune des deux.
— Tu penses ? son territoire peut être cent fois plus grand que le village ! Cherchons encore.

Ils fouillent le sous-bois. Parvenant au plus profond, ils trouvent une bonne quantité de lapins de garenne, qui se dispersent dans tous les sens.

— Cette fois, nous sommes peut-être proches, dit Jeannot, ces lapins en grand nombre sont souvent signe que le goupil est là.
— Ah bon ? Il ne les mange pas ?
— Non, goupil est malin, il laisse souvent des familles entières de lapins ou de lièvres se développer près de chez lui, car ainsi il est sûr d’avoir des réserves, s’il vient à manquer de nourriture.

Jeannot a raison, le terrier n’est pas loin. Les deux garçons fouillent les taillis et spécialement sur les buttes et les talus, où goupil aime à creuser son gîte. C’est dans un talus qu’ils trouvent le terrier de maître renard. Des lapins s’y cachent à leur approche, on voit leurs petites queues s’enfoncer dans le noir.

— C’est là ! s’exclame Jeannot.
— Il garde des lapins dans son terrier ?
— Oui, cela arrive. Regarde la taille du trou, c’est son terrier, à coup sûr. La nuit tombera dans une heure, c’est à ce moment-là qu’on l’attrapera.
— D’accord.

Jeannot dit vrai, c’est l’hiver et c’est à ce moment-là, à la tombée de la nuit, que goupil fait la plupart de ses sorties. Ils installent le piège. Puis, ils déroulent la corde jusqu’au bout, assez loin pour se cacher et attendre que goupil sorte. Une fois cachés, Jeannot fait un nœud simple au bout de la corde et prend le nœud bien en main. Enfin, ils patientent, sans bouger.

Notre renard apparaît, mais il ne sort que le bout de son museau et renifle à l’entrée du terrier. Il a détecté quelque chose d’anormal, il faut dire qu’il a l’odorat très développé, il peut sentir toutes les odeurs inhabituelles. Il refuse de sortir. Il reste là, s’assied sur son arrière-train et attend.

« — Il ne veut pas sortir. Qu’est-ce qu’on fait ? » murmure Trim.
« — Chut ! Ne fais pas un bruit, il pourrait t’entendre. Attendons, il va sortir. »

Une fois encore, Jeannot a raison. Renard a faim, cela lui remue le ventre et il est temps pour lui de se risquer dehors. Il passe la tête hors du terrier. Il sent la corde du piège tomber sur son cou. Effrayé, il s’élance devant lui. Le nœud coulant se referme aussitôt autour de son cou.

— Ça y est, on l’a ! s’écrie Trim.

La bride se tend, Jeannot la tient en main. Il la tire à lui. Maître renard fait un bond et une cabriole, mais il est pris. Les garçons se lèvent. Mais goupil est méfiant, il se remet sur ses pattes et s’élance vers le fond de la forêt. La corde se tend avec une telle force que Jeannot la lâche.

— Misère ! il nous échappe !

Le renard part tout droit dans les taillis, avec la corde traînant derrière lui !

— Cours, Trim, cours !

Et voilà les deux enfants à partir tout droit, sans savoir où ils vont. Ils courent comme des dératés, sautent par dessus des troncs d’arbre morts, par-dessus des taillis, des mares, des ruisseaux, et goupil de fuir comme une flèche toujours plus loin. Heureusement, la corde le gêne, il s’arrête pour se passer la patte sur le col et tenter de l’enlever. Mais le nœud coulant est bien serré. Les garçons surgissent. Alors, il reprend sa course.

Ça dure bien cinq minutes et Trim n’en peut plus.

— Courage, Trim ! J’ai fait un nœud au bout de la corde.
— Et alors ? J’en peux plus !
— Le nœud finira bien par se prendre dans un tronc d’arbre. Avance !

Et c’est en effet ce qui se passe. La corde se coince dans une brisure de tronc mort. Goupil est prisonnier.

— Victoire ! fait Trim.
— Attends ! crie Jeannot. Ne t’approche pas, il peut se montrer méchant et t’attaquer. Il faut juste attraper le bout de la corde et monter dans un arbre. De là-haut, nous tirerons dessus et il sera à nous.

La nuit commence à tomber. Ils passent sur un tronc d’arbre qui croise celui où est coincé la corde, et passent de l’un à l’autre en sautant avec agilité. Jeannot prend le bout de la corde et se dresse sur le tronc, en s’accrochant à une branche morte bien solide. Il enroule la corde autour. Goupil tire dessus de toutes ses forces quand il voit les garçons, pour s’enfuir. Il tire et tombe, se relève et tourne en rond.

— Te voilà, voleur ! Tu nous as pris des poules, c’est à nous de te prendre, maintenant !

Renard tourne en rond sur un terrain dégagé, au milieu des feuilles mortes.

C’est à ce moment-là que surgissent les loups.

*

*       *

Ils sont cinq, ces redoutables chasseurs loups. Ils ne sortent des bois que lorsqu’un grand froid menace. Ils sentent le froid arriver et s’approchent des villages, en descendant de la montagne, pour trouver leur pitance, pour trouver tout ce qu’ils peuvent dévorer, et rien ne les fait reculer.

Jeannot et Trim ne s’y attendaient pas. Le loup est bien plus dangereux que le renard. Il est intelligent et téméraire, lorsqu’il cherche ardemment du gibier. Les cinq loups s’approchent lentement de renard, qui est prisonnier au bout de sa corde. Ils grognent et montrent les crocs. Ils vont l’attaquer.

— Allez-vous en ! Laissez-le tranquille, cria Trim, pris de pitié pour le malheureux goupil.

Les loups, surpris à leur tour par ce cri d’enfant, détalent plus loin. Puis, ils se rassemblent et font un demi-cercle. Les enfants sont pour eux une menace, car messire loup sait que l’homme est le plus redoutable des chasseurs et qu’entre l’homme et lui, il n’y a pas de merci, on se bat à mort.

Les cinq loups reviennent en marchant lentement, la tête basse, jappant et grognant. L’un d’eux, qui semble le chef, plus vieux, s’assoit sur son postérieur et lance son cri lugubre : « Ou ououuuu ! »

Solitude face aux loups, Jeannot

C’est inquiétant. Il doit avoir compris qu’il n’y a là que deux enfants, c’est-à-dire des petits hommes qui ne sont pas aussi dangereux que leurs pères. Les plus jeunes loups reviennent vers goupil. Goupil ne bouge plus, tendu sur ses pattes courtes, il montre les crocs, lui aussi, prêt à se battre jusqu’au bout, mais il cesse ensuite et geint, puis halète, inquiet et doux, laissant pendre sa langue, regardant vers les enfants qui le retiennent prisonniers. C’est inégal, il est seul face à cinq loups.

Que faire ?

C’est ce que Trim demande :

— Qu’est-ce qu’on fait ? Le pauvre, il va se faire manger.

Jeannot réfléchit aussi vite qu’il le peut.

— Mon vieux, pour maître goupil, il est en danger, mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que nous le sommes aussi. Le loup que tu vois là-bas, il a appelé sa horde. Ils vont venir à cinq ou dix de plus. Et nous sommes bien loin de chez nous.

— Alors ? demande Trim.
— Alors, il faut qu’on arrive à s’échapper. Seulement, si nous partons maintenant, ces loups nous courront sus (c’est-à-dire qu’ils nous courront après), et Dieu sait ce qui peut arriver avant que nous n’ayons retrouvé le village.
— Alors ? redemande Trim.
— Alors, je réfléchis.
— Tu me fais peur.
— Non, n’aie pas peur, mon ami. La bonne Vierge nous protège. Tu as ton couteau long ?
— Oui.
— Nous allons nous faire un épieu chacun, un bâton bien pointu, pour nous défendre. Mais pas ici. On n’a pas le temps. Il ne faut pas rester ici. Nous devons repartir vers le village.
— Pourquoi ? Que veux-tu faire, Jeannot ?
— Nous sommes passés tantôt dans une clairière, tu te rappelles ? où il y avait un beau tas de bois. Je le connais, cet endroit, cette clairière, on l’appelle l’Œil. Le bois qui est là, on l’a coupé il y a longtemps.
— Et alors ?
— Et alors, le bois doit être bien sec.
— J’y comprends rien.
— Réfléchis, Trim. Les loups ont peur du feu. Si nous allons à la clairière et que nous nous mettons au milieu d’un grand feu, je veux dire, si nous nous entourons de feu, nous ne risquons rien. Enfin, je crois.

Trim ne semble pas rassuré. Mais il fait confiance à Jeannot, qui a toujours su les sortir de mauvaises situations.

— On ne va pas brûler, au moins ?
— Mais non, nigaud, on va faire un grand cercle de feu, de dix ou douze coudées.
— Alors, dit Trim, on va jusque là-bas et on y fait un cercle de feu et on se met dans le cercle ?
— Oui, c’est exactement ça, dit Jeannot.
— Mais les loups ne nous laisseront pas aller jusque là-bas !
— Justement, j’y ai pensé. Nous allons lâcher le goupil. Je défais le nœud de la corde, tu vois, comme ça, tiens la corde.

Trim obéit et tient fermement la corde, qui passe toujours autour d’une branche. Jeannot défait le nœud.

— Voilà. Nous allons le lâcher, je vais crier et il partira aussi loin qu’il pourra. Alors, les loups lui courront après. Goupil arrivera sûrement à se sauver parce qu’il est petit et menu, et qu’il arrivera bien à se glisser dans un trou. N’empêche, les loups resteront là-bas, de son côté, et pas du nôtre. C’est pendant ce temps-là que nous partirons vers la clairière, et quand nous y serons, nous ferons un cercle de feu et nos épieux.

Trim réfléchit à son tour. L’idée lui semble bonne. Mais il va falloir courir vite.

— Les loups reviendront quand ?
— Dès qu’ils en auront fini avec goupil, ils reviendront sur nos traces. Ça nous laisse un peu de temps. Mais pas beaucoup. Peut-être une moitié d’heure. Il faut que nous soyons prêts à les recevoir à ce moment-là. Tu comprends ?
— J’ai faim.
— Moi aussi, j’ai faim. Mais nous ne devons pas y penser. Il faut juste suivre le plan sans hésiter ni perdre de temps. Nous n’aurons que quelques instants. Tu comprends ?

Pendant ce temps, Goupil tire toujours sur sa corde. Les loups l’approchent, ils sont sur le point de se jeter sur lui.

Trim a compris, il faut courir sans se retourner et atteindre la clairière. Il ne répond rien. Les deux garçons se tiennent prêts.

— Si je tombe, tu m’attends, hein ? dit Trim.
— Bien sûr. N’aie pas peur. Prends ton couteau en main, au cas où tu en aies besoin. Quand je te le dis, tu te mets à courir vers là-bas. Mais pas avant que je te le dise, d’accord ?

Trim fait un signe de tête et se tourne vers l’endroit d’où ils étaient venus.

— Prêt à sauter ?
— Prêt.

(suite au prochain épisode)

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