La chanson de Roland : Partie 2

Ganelon le félon a trahi Charlemagne : il a reçu du roi Marsile de l’or et de l’argent pour faire mettre Roland à l’arrière-garde et lui tendre un piège.

Marsile a mandé par l'Espagne ses barons, comtes, ducs et capitaines. En trois jours, il en rassemble quatre-cent-mille, et par Saragosse fait retentir ses tambours.

Tous ses barons ont promis :

— A Roncevaux, j'irai combattre. Si j'y trouve Roland, il est mort, et morts Olivier et les douze pairs et tous les Français. L'Espagne restera libre.

Les soldats sarrasins

Les Sarrasins lacent leurs heaumes et ceignent des épées d'acier. Ils chevauchent, passent les vaux, passent les monts : enfin ils voient les oriflammes de France. Clair est le jour et beau le soleil : au soleil, les armes flamboient. Mille clairons sonnent. Les Français entendent ce grand bruit.

Olivier est monté sur une hauteur et voit venir les païens. Le plus vite qu'il peut, il vient aux Français, leur raconte tout.

— Du côté de l'Espagne, je vois venir tant de hauberts qui brillent, tant de heaumes qui flamboient ! Vous aurez une bataille, telle qu'il n'en fut jamais. Ganelon le savait, le félon, qui devant l'empereur nous désigna.

Roland l’encourage :

— Nous devons tenir, pour notre roi. Amis, que Dieu vous donne sa force !
Honni soit qui s'enfuit ! répondent tous les chevaliers.

Roland est preux et Olivier sage. Tous deux sont de courage merveilleux. Olivier se penche vers son compagnon :

— Roland, sonnez votre olifant ! Charles l'entendra et les Français reviendront.
Jamais, répond Roland, je ne sonnerai mon cor pour des païens.  J'aime mieux mourir que choir dans la honte !

Puis, ils chevauchent sus aux Sarrasins et les affrontent sans trembler.

Durandal, lancée par Roland avec la force de l'archange Michel, serait aujourd'hui, plus de mille ans plus tard, fichée dans un rocher, à Rocamadour

Dans la bataille, Roland frappe avec Durendal, sa bonne épée. Olivier n'est pas en reste, ni les douze pairs.

L'un attaque, l'autre défend. Tant de bons Français y perdent leur vie ! Les païens meurent en foule et par milliers.

Marsile fait sonner ses cors, puis chevauche avec le reste de sa grande armée. Les chrétiens sont en grande détresse. Roland voit le grand massacre des siens. Il appelle Olivier, son compagnon :

— Ami, voyez tant de vaillants qui gisent là contre terre ! Je sonnerai l'olifant. Charles l'entendra, les Francs reviendront.
Ce serait déshonneur  ! répond Olivier. Quand je vous demandais de le faire, vous n'en fîtes rien.
Notre bataille est dure ! Je sonnerai mon cor, le roi Charles l'entendra.
Compagnon, c'est votre faute, si les Français sont morts. Si vous m'aviez écouté, Charles serait revenu ; cette bataille nous l'aurions gagnée ; le roi Marsile eût été tué. Aujourd'hui prend fin notre amitié.

Turpin l'archevêque les entend qui se querellent. Il vient jusqu'à eux et les reprend  :

— Sire Roland, et vous, sire Olivier, je vous en prie de par Dieu, ne vous querellez point ! Sonner du cor ne nous sauverait plus. Et pourtant, sonnez, ce sera mieux. Que vienne l’empereur, il nous vengera.

Roland porte l'olifant à ses lèvres. Il sonne à pleine force.

Hauts sont les monts, et longue la voix du cor ; à trente grandes lieues on l'entend qui se prolonge.

Charles l'entend et l'entendent tous ses  chevaliers.

— Nos hommes livrent bataille ! C'est le cor de Roland !

Ganelon répond :

— De bataille, il n'y a point. Vous connaissez bien le grand orgueil de Roland, jamais il ne sonnerait pour appeler à l’aide. C’est un lièvre qu’il poursuit.

Roland sonne l'olifant.

Charles l'entend, et ses Français l'entendent.

— Ce cor a longue haleine !

Le duc Naimes répond :

— Roland livre bataille, j'en suis sûr. Il lance son appel. Celui-là même l'a trahi qui maintenant vous demande d'y faillir.

Le roi fait saisir le comte Ganelon. Il l'a remis aux cuisiniers de sa maison. Il appelle Besgon, leur chef :

— Garde-le-moi bien, comme on doit faire d'un félon.

L'empereur fait sonner ses cors. Les Français s'arment de hauberts, de heaumes et d'épées. Tous les barons de l'armée montent sur les destriers. Ils se disent l’un à l'autre :

— Si nous revoyions Roland encore vivant, avec lui nous frapperions de grands coups !

A quoi bon les paroles ? Trop de temps a passé. Le jour avance, sous le soleil resplendissent les armures. L'empereur chevauche, vif de colère et abattu d’angoisse.

Hauts sont les monts et ténébreux les vaux. A l'arrière, à l'avant, les clairons sonnent et tous ensemble répondent à l'olifant.

Roland regarde par les monts. Il voit tant de Français qui gisent morts, et les pleure en gentil chevalier :

— Seigneurs barons, que Dieu vous fasse merci ! Qu'il octroie à toutes vos âmes le paradis !

Roland est retourné à la bataille. Durendal frappe et résonne sur les cuirasses adverses. Les Francs sont hardis comme des lions.

— Je sais bien maintenant que nous n'avons plus guère à vivre. Frappez, seigneurs, des épées ! 

Marsile éperonne son cheval, il frappe Olivier en plein dos. Olivier sent qu'il est frappé à mort. Il tient son épée Hauteclaire.

Montjoie ! crie-t-il, ce qui est le cri des chevaliers.

Il appelle Roland, son pair et son ami:

— Sire compagnon, venez vers moi, tout près ; à grande douleur, en ce jour, nous serons séparés.

Olivier se couche contre terre. A haute voix, les deux mains jointes, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse Charles et douce France et Roland, son compagnon.

Olivier est mort, le preux Roland le pleure, de douleur et de colère empli. Au plus fort, il se remet à frapper.

Quatre cents Sarrasins se rassemblent. Roland, quand il les voit venir, se fait plus fort, plus fier, plus ardent. Il ne leur cédera pas tant qu'il sera en vie. Il monte son cheval Veillantif et combat avec son épée. Les païens s'enfuient. Le comte Roland chute et ne peut leur donner la chasse : il a perdu Veillantif, son destrier. Il est blessé et il sent la mort prochaine.

Il prie Dieu pour ses pairs et puis pour lui-même. Sur l'herbe verte, il est tombé.

Hauts sont les monts, hauts sont les arbres.

Or un Sarrasin le guette : il a fait le mort  ! Il se redresse, se saisit de l’épée de Roland.  Roland sent qu'il lui prend son épée. De son olifant, il frappe le sarrasin qui meurt.

— Durendal, que tu es belle et sainte ! dit Roland. Ton pommeau d'or est plein de reliques : une dent de saint Pierre et des cheveux de monseigneur saint Denis et du vêtement de sainte Marie. Il n'est pas juste que des païens te possèdent. Puisses-tu  ne jamais tomber aux mains d'un couard ! Par vous, j'aurai conquis tant de larges terres.

Devant lui est une pierre. Il y frappe dix coups, plein de deuil et de rancœur. L'acier grince, ne se brise ni ne s'ébrèche.

Roland sent que la mort le prend : sous un pin il s'est couché sur l'herbe verte. Sous lui il met son épée et l'olifant. Il a tourné sa tête du côté de l’Espagne : il a fait ainsi, voulant que Charles dise qu'il est mort en vainqueur. Pour ses péchés, il demande à Dieu pardon.

Roland est mort ; Dieu a son âme dans les cieux.

L'empereur parvient à Roncevaux. Il n'y a route ni sentier, pas une aune de terrain où ne gise un Français ou un païen.

Charles s'écrie :

— Où êtes-vous, Roland et Olivier ? Où est l'archevêque ? Où, le comte Olivier ? Où, le comte Bérengier ? Ivon que je chérissais tant ? Qu'est devenu le preux Anseïs ? Où est Gérard de Roussillon ?  Où sont-ils, les douze pairs ?

De quoi sert qu'il appelle, quand pas un ne répond ? Il tourmente sa barbe ; ses barons chevaliers pleurent ;

Le duc Naimes dit à l'empereur :

— Regardez en avant, à deux lieues de nous ; vous pourrez voir les sarrasins. Or donc, chevauchez ! Vengez cette douleur !

L'empereur fait sonner ses clairons ; puis il chevauche, le preux, avec sa grande armée. Les païens fuient, les Francs leur donnent la chasse. Au Val Ténébreux ils les atteignent, les tuent tous à coups frappés de plein cœur.

Les païens s'enfuient, car Dieu le veut. Les Francs, et l'empereur avec eux, les pourchassent.

Charles a gagné la bataille. Il a tombé les portes de Saragosse.

L'empereur s'est couché dans un pré. Cette nuit il n'a pas voulu se désarmer ; il garde son blanc haubert ; il garde lacé son heaume aux pierres serties d'or, et son épée Joyeuse ceinte.

Claire est la nuit et brillante, la lune. Charles est couché, mais son cœur est lourd, pour Roland et Olivier, ses douze pairs et les Français qu'à Roncevaux il a laissés morts.

Pour sa trahison, Ganelon fut tué, l’empereur fit justice.

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