Le billet perdu, histoire pour enfants

bouquiniste

Paul Matthieu habitait une grande ville, la capitale de la France : Paris. Figurez-vous que ce petit garçon habitait tout près de la Seine, le grand fleuve, en plein cœur de Paris. Tout près de ce qu’on appelle l’Ile de la Cité. Quelle chance ! En été, la Seine brillait. Paul pouvait la voir aussi souvent qu'il voulait puisque son appartement donnait juste au-dessus, sur les quais.

De sa chambre, il pouvait voir la Conciergerie, un bâtiment important et surtout la Seine, qui a connu tous les rois, les Romains et les Gaulois, toute l'Histoire de la France. Dans la rue, le matin, le midi, le soir, il y avait toujours de l’animation, les gens allaient et venaient. Le bruit montait jusqu'à sa fenêtre, c'est pourquoi il valait mieux la laisser fermée. Les trottoirs étaient remplis de monde. Et dans la rue, il y avait aussi beaucoup de voitures.

Le soir, dans sa chambre, quand la nuit arrivait, il ne faisait jamais tout noir, il y avait toujours une lumière qui se coinçait au plafond. Plusieurs fois dans la nuit, il y avait une grande lumière qui balayait toute la chambre, c'était les bateaux-mouches qui naviguaient à travers Paris.

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Les bateaux-mouches sur la Seine

Avec son chat allongé sur ses jambes ou en travers de son cou, Paul s'endormait doucement.

Parfois, avant de s'endormir, Paul se relevait et allait à la fenêtre. Mistou (c'est le nom de son chat) le rejoignait et grimpait debout sur ses épaules. Paul admirerait les boutiques du soir qui s’allumaient et la multitude de fenêtres des immeubles qui s'éteignaient une à une. Quand il pleuvait, du jaune, du rouge, du rose, du marron ou du blanc se reflétaient sur le goudron de la rue et du trottoir, par-ci, par-là.

Depuis quelques semaines, Paul avait un grand secret dans son cœur qui le faisait brûler de joie et d’impatience. Ce secret, il ne l’avait dit qu’à Mistou. Cette année, pour la première fois, il allait faire un cadeau. Un cadeau à l’occasion de l’anniversaire de sa maman. C’est toujours un grand événement de fêter l’anniversaire de ceux qu’on aime, n’est-ce pas ? Pour une fois, Paul avait décidé d’offrir, lui tout seul, un présent à sa chère maman. Tout seul, sans l’aide de son papa. Oui, une surprise qu’il offrirait.

C’était pour lui un immense secret mais une aventure aussi car il se demandait : « Quel cadeau vais-je choisir et ne faut-il pas de l’argent pour l’acheter ? Si, bien sûr, mais combien ? Et quoi acheter ? » Tout cela tournait dans la tête de Paul.

Quel cadeau ? Cette question fut réglée très vite, par chance. Il faut dire que Paul avait été très observateur. Un après-midi, de grand beau temps, Paul était parti avec sa maman se promener près des bouquinistes, les marchands de livres le long de la Seine, et elle s’était arrêtée devant une gravure, c'est-à-dire une grande image, qui lui avait beaucoup plue. Elle l’avait reposée. Elle n'y avait pas passé beaucoup de temps et si Paul avait regardé ailleurs, il ne s'en serait même pas rendu compte. Mais cette fois-là, il l'avait observée et il avait bien vu que cette image lui plaisait. Cette gravure, c’était des jeunes filles qui jouaient au piano ; mais attention, pas n'importe quelles jeunes filles : celles d’une peinture du célèbre peintre Auguste Renoir. Sa maman l’avait regardée avec envie, cette image-là et puis elle l’avait reposée. C'était décidé: Paul allait offrir cette gravure à Maman.

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Renoir: Jeunes filles au piano

La seconde interrogation, où trouver l’argent, avait également une réponse : la grand-mère de Paul lui avait offert à un petit billet de banque tout neuf pour ses étrennes, à Noël. Paul avait placé cet argent dans une petite enveloppe dans son livre préféré, sur sa table de nuit, fier mais sans savoir alors ce qu'il en ferait. Le garder précieusement ? Acheter des bonbons ? Faire le tour de la terre avec toute sa famille ? Mais lorsque son papa avait rappelé, il y a quelques jours, en chuchotant, qu’il ne fallait pas oublier l’anniversaire de maman, Paul sut tout de suite comment il allait utiliser son argent. Mais attention ! personne ne devait le savoir et il n'en parla qu'à Mistou, son chat qui, avec ses coups de langue et son perpétuel ronronnement, était toujours d'accord avec lui.

On voyait les bouquinistes, depuis la fenêtre de sa chambre. Paul allait vérifier toutes les heures que son billet était toujours caché dans son livre sur sa table de chevet.

Paul emmenait son précieux argent quand il sortait, pour être sûr de ne pas le perdre. Il faillit le dépenser, lorsqu’ils allèrent au zoo de Vincennes puis au Jardin des Plantes, dans la boutique des souvenirs.

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Le Jardin des Plantes

Il faut dire que les jouets et les carambars étaient très tentants. Mais il avait résisté ; oui, il était resté fidèle à son projet : « Pour Maman, je garde tout. » Et son cœur bondissait de joie à l’approche de ce grand jour.

Mais il fallait encore acheter la gravure discrètement, et tout seul. Sans que personne ne s'en aperçoive. Comment faire ?

L’occasion se présenta. Un beau matin, monsieur Matthieu proposa à Paul de refaire cette jolie promenade le long de la Seine et de chiner, c'est-à-dire de chercher de jolies choses intéressantes :

— On va voir les bouquinistes ? Ils vendent toutes sortes de livres, de dessins, parfois uniques et en tous cas très anciens. Il fait grand soleil, et il y a beaucoup de monde, plein de touristes qui se pressent sur les trottoirs, viens avec moi, ce sera chouette !

Paul avait accepté.

— Je sais ce que c’est, les bouquinistes, papa.

Il furent rapidement sur le trottoir. C’est vrai qu’il y avait des touristes, qui se reposaient sous les grands arbres d’un tendre vert, ou bien déambulaient sur les quais de la Seine. Il faisait déjà chaud.

En marchant sur le trottoir, Paul prêta l’oreille. « Bonjour, je vous rappelle pour notre rendez-vous », disait un monsieur moustachu très bien habillé et très sérieux au téléphone. Un tout petit chien à la queue frétillante vint renifler de sa truffe humide le mollet de Paul. Il y eut un autre chien assez grand, qui ne fit pas attention à lui et sortait une grande langue humide, il avait soif. Et les pigeons, les fameux pigeons de Paris, gris-vert, qui roucoulent à tout bout de champs. A travers l’agitation, ils parvenaient toujours à picorer d’invisibles miettes, ou des graines d’arbres.

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Paul se fit bousculer et attrapa rapidement la main de monsieur Matthieu pour ne pas le perdre de vue. Les bouquinistes, enfin. Là, s’étalaient des multitudes de revues, de toutes les couleurs, certaines avaient l’air même un peu sales, car elles étaient jaunies, vieillies, mais il y avait aussi de belles cartes postales.

histoire4Avec tout ce monde, Paul craignait que la gravure ne soit déjà vendue, car c’était celle-là qu’il voulait et non une autre. Par bonheur, le bouquiniste était là, la gravure trônait toujours en bonne place. Ils s’arrêtèrent. Paul dit :

— Attends, p’pa, je vais regarder ces livres-là.

— Vas-y, vas-y, prends ton temps, mon fils.

Monsieur Matthieu regarda des livres de son côté.

Paul s’approcha du vendeur ; il dut se mettre sur la pointe des pieds car il était petit et s’accrocha au comptoir couvert de revues qui semblaient le soutenir:

— S’il vous plaît, monsieur, dit-il assez doucement, je voudrais acheter cette image.

De son côté, le bouquiniste était fort intrigué de voir un petit garçon lui faire cette demande, il se contenta de hausser ses épais sourcils en signe d’étonnement.

— Celle-ci ? 5 euros. Tu les as ?

Paul fit oui de la tête.

Le marchand la décrocha de son présentoir, et l’enroula soigneusement, puis, il l’entoura d’un petit papier blanc. C’était drôle de voir un monsieur, aussi large et grand, être si délicat avec une si petite chose. Le vœu de Paul était en train de se réaliser : il était en train d’acheter un cadeau pour sa maman et tout seul. Sa main était toute moite quand elle s’enfonça dans sa poche droite pour prendre le billet.

Mais voilà que même tout au fond de la poche, les doigts ne rencontrèrent pas de billet. Voyons dans l’autre poche. Rien non plus. Non, ce n’était pas possible. Les poches de son pantalon n’étaient pas trouées. Et Paul était sûr de l’y avoir mis. Le billet devait s’y trouver. Paul refit la manœuvre encore à droite, à gauche et encore une fois, à gauche et à droite et pour mieux chercher sortit les poches à l’extérieur : elles étaient vides. Le vendeur avec ses gros sourcils se voulait encourageant.

— Alors ?

— Je ne le retrouve pas !

— Cherche mieux, mon gars. Regarde par terre, sur le trottoir, quand tu as cherché dans ta poche… il a dû tomber.

Pendant ce temps, monsieur Matthieu ne se rendait compte de rien, il continuait à lire. Avec le vendeur, Paul regarda autour de l’échoppe, sur le sol. Ils fouillèrent du regard même le caniveau poussiéreux et repoussant : rien, pas de billet. Attendri par le malheur qui frappait Paul, le bouquiniste était presque aussi triste que le jeune garçon ; mais il n’avait pas le temps de s’attarder davantage. Il mit une tape amicale sur l’épaule de Paul anéanti et repassa derrière son étal.

— Eh bien, c’est perdu, mon gars.

— Mais... mais... fit Paul, qui n'arrivait à rien dire d'autre.

— Je suis désolé, dit le marchand. Mais écoute, voilà ce que je vais faire. Je vais garder la gravure dans un coin. Tu reviendras un de ces jours avec un autre billet et la gravure sera à toi.

Paul lui fit un petit sourire triste. Comment pourrait-il avoir un autre billet ? Mais où était-il passé ? Le billet avait disparu, peut-être tombé, peut-être même volé. Les yeux du petit Paul s’emplirent de larmes. Plus de billet, plus de cadeau, plus de surprise.

Monsieur Matthieu sortit de sa lecture, reposa le livre. En voyant Paul, il pensa qu’il s’ennuyait et décida de rentrer à la maison pour prendre un bon goûter. Le chemin du retour fut beaucoup, beaucoup, beaucoup moins joyeux. Paul ne regardait plus rien. Il n’écoutait plus personne. La boulangerie était fermée, et de toutes manières, Paul n’avait pas faim. Il revoyait en image la jolie gravure emballée que le vendeur avait cachée sous son présentoir après sa mésaventure.

A leur retour, quand madame Matthieu aperçut la sombre mine de son fils, elle se demanda quel malheur avait pu se produire ; avait-il fait une bêtise ? Etait-il malade ? Elle n’eut pas le temps de poser de question. Paul, en voyant le visage de sa Maman doux comme un petit pain et si plein de tendresse, se mit à courir pour se jeter dans ses bras : « Oh ! Maman, ton cadeau… »

Il ne put en dire davantage. Toute la maison résonnait de ses sanglots. L’horloge n’osait plus faire son tic-tac habituel, le chat Mistou se cacha presque honteux sous le canapé, alors qu’il n’avait rien fait.

Mais après avoir repris un peu de calme, Paul, entre deux sanglots, expliqua le petit billet de grand-mère, l’attente, le bouquiniste et surtout la gravure. Ils comprirent à leur tour et leurs yeux à eux aussi s’embuèrent de larmes. En apprenant tous les petits sacrifices que son petit garçon avait faits pour elle, au Jardin des Plantes, au Zoo de Vincennes, le cœur de la maman à elle aussi, se mit à battre très fort. Un mot jaillit de ses lèvres :

— Mon chéri, merci de tout mon cœur !

Paul, désespéré, secouait la tête.

— Mais, maman, pourquoi me dis-tu merci ? j’ai tout perdu et je n’ai plus rien à t’offrir.

Et de ses yeux, les larmes recommencèrent. Madame Matthieu entoura tendrement Paul de ses bras :

— Mais si, bien sûr que si, mon chéri. Ton cadeau, tu me l’as déjà fait.

— Quoi ?

Maman lui caressa le visage sans rien dire, quelques secondes. Puis, elle murmura:

— Ton cadeau, c’est l’amour que tu as mis à me préparer ta surprise. C’est le plus beau cadeau que j’aie jamais eu. Toute ma vie, je me souviendrai de tout ce que tu as fait pour moi, mon petit Paul, toute ma vie, je me souviendrai de mon plus bel anniversaire.

Alors, Papa, à son tour, prit Paul et sa Maman dans ses grands bras rassurants.

— Et moi, mon cadeau, c’est vous deux.

Mistou sortit à pattes de velours et vint se frotter à la jambe de Paul en ronronnant et avec ses petits coups de langue qui semblaient dire : « C’est bien vrai, tout ça. »

Lorsque les lumières de la ville s’allumèrent et que les bateaux-mouches pleins de lumière glissèrent sur la Seine, Paul s’endormit consolé, rassuré, avec le chat sur les pieds.

Le lendemain matin, quand il souleva son oreiller, que trouva-t-il en dessous ? Il n’en croyait pas ses yeux.  Un billet ! oui, un autre petit billet tout neuf. Il entendit la voix joyeuse de son papa qui ouvrait la porte : « Ça te dirait d’aller voir les bouquinistes ? » Paul courut à la fenêtre pour voir si les marchands de livres étaient ouverts. Ils étaient là. La gravure l’attendait.

La Seine semblait se réjouir, immobile, scintillant de mille feux.

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