L’invention de la mongolfière

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Voici l'histoire du premier homme dans le ciel.

Un voyageur de Lyon, venu présenter sa marchandise s’arrêtait un soir dans une auberge des faubourgs d’Avignon, à l’enseigne du « Bon repos ».

Poussant la porte, s'installant, il commanda un dîner qui se devait, selon lui, d'être copieux et de ne pas attendre.
— Fort bien, Monseigneur
, dit l’hôte avec un accent typique de la Provence, en s’inclinant. Nous ferez-vous l'honneur de loger à l'auberge cette nuit ?
Oui, mon cher, mais appelle-moi Monsieur. Je reste chez toi si tu as une chambre convenable et propre.
— Monsieur, toutes mes chambres le sont.
— J'entends: sans blatte, sans cafard, balayée, draps frais, rideaux opaques, couloir silencieux et une fenêtre côté cour. Voici de la monnaie sonnante et trébuchante, finit le voyageur qui semblait savoir ce qu'il voulait, en extrayant un demi-louis d’or de sa bourse.
— C'est bien trop, Monseigneur, vous me comblez.
— Pas du tout, tu me rendras la monnaie. Que crois-tu ?
— C'est ce que je voulais dire. Une nuit trente sols et un repas sept sous. Du vin avec ça ?
— A combien ?
— Cinq sous la pinte.

— Donne-m'en de six.
— Pardon ?
— Donne-m'en de six sous la pinte. A cinq sous, je crains que ton vin soit du vinaigre.
— Oui, j'ai un vin de six sous. Il est meilleur.
— S'il est plus cher, c'est assez naturel, non ?
— Monsieur est perspicace.
— Très.
Mets-m'en pour trois sols.
— Une demi-pinte pour Monseigneur
, dit l’aubergiste en s’inclinant légèrement, affable. Le voyage de Monseigneur a-t-il été agréable ?
— Il a été long. Mais la route est belle.
— Sans doute, je ne la connais pas, je n'ai jamais quitté le bourg, de toute ma vie.
— Le bourg ? Mais mon pauvre ami, ne veux-tu pas voir l'Italie, l'Angleterre, les Alpes vertigineuses ?
— Certainement pas ! si du moins Monseigneur me permet. Ces endroits sont peuplés de gens qui, pour ce qu'on en dit, nous ont fait trop de malheurs; quant aux montagnes, elles sont infestées de loups.
— Tu es une bonne bête, mais tu ne verras rien du monde !
— Monseigneur voyage; moi, je ne vaque qu'à mes affaires...
— Cesse donc de m'appeler Monseigneur, je te l'ai dit, je ne suis qu'un sujet du roi, comme toi. J’ai nom Joseph Montgolfier, humble fabricant de papiers.

Ce Joseph Montgolfier-là n'imaginait pas une seconde comment, dans quelques heures, lui viendrait une idée qui amènerait un changement complet dans la direction du monde. Il découvrirait une invention.

Installé à une table de bois noirci, près de la cheminée, étendant avec plaisir ses jambes engourdies par le long trajet en diligence, le papetier se restaure d'un repas correct. Après le repas, rassasié, il s’attarde un instant à contempler les braises rougeoyantes. Le lendemain, il aurait à finir sa route pour présenter ses papiers aux riches bourgeois d’Avignon. Pour l'heure,il se sent bien, au chaud.

Après une nuit calme, Monsieur est réveillé à l’aube par les pépiements des moineaux dans l’olivier devant sa fenêtre. Un soleil timide perce à peine derrière les nuages et l’air est très frais. Enroulé dans une couverture, il se lève en frissonnant pour aller ranimer le feu qui lui a fait tant de bien la veille au soir. Jetant des brindilles sèches, puis calant une bûche, il reste près du foyer pour se réchauffer un peu, regardant les flammes rouges et or s’élever.

— Peste ! tôt ou tard, il va me falloir enfiler mes habits tout froids… Tiens, mais si je les réchauffais un instant près du feu ?

Aussitôt dit, aussitôt fait. Attrapant sa chemise par le col, il étend le bras dans la cheminée, tenant son vêtement bien au-dessus des flammes. Un moment après, la chemise réchauffée se gonfle comme un ballon et se fit toute légère. Joseph en est très surpris.

— Dame ! Mais elle se serait envolée ! pense-t-il en s’habillant.

Il part faire la tournée de ses clients. En fin de matinée, il se présente chez le gouverneur militaire de la ville, le sieur Dubretol, où un autre incident le rendra plus songeur encore.

Joseph de Montgolfier

Montgolfier, notre cher fournisseur ! entrez ! tenez, asseyez-vous là en attendant que mon épouse nous rejoigne, elle veut un nouveau papier pour les murs de sa chambre.
Je l'attendrai avec vous, Excellence.
— Voulez-vous un café ? Il vient de Paris, il est de mode, paraît-il.
— Volontiers, Monsieur, fait le papetier. Puis, comme le silence se fait et que le gouverneur tient en main un gravure qu'il observe en oubliant son visiteur, Joseph se racle la gorge et son hôte se redresse aussitôt :
— Pardonnez-moi, cher ami ! Je manque à mes devoirs. Ceci est une gravure qu'on vient de me faire parvenir et qui me laisse songeur. Voulez-vous y jeter un coup d’œil ?
— Si votre Excellence le juge utile.
— Que voyez-vous ?
— Une... ville; des troupes. Un siège militaire, je suppose ?
— Les Espagnols font le siège de Gibraltar. La voici sous vos yeux. Une ville fortifiée, entourée de remparts. Encercée, mais sans résultats ! Les murs sont trop épais pour les boulets, less canons ne sont pas assez puissants. Que dites-vous de cela. Ah ! naturellement, si l'on pouvait voler…
Voler ? répéta avec surprise Montgolfier.
— Pure spéculation, ou plaisanterie enfantine, pardonnez-m'en.
— Pure spéculation, dites-vous. Eh ! bien. A vrai dire...
— Hm ?
— La chose, je veux dire voler, semble en effet impossible, mais il vient de m'arriver un petit incident...
— De quel ordre ?
— D'ordre aérien. Voler est peut-être possible, voyez-vous !
— Vous vous moquez, sans doute. Ce qui est plus lourd que l'air ne vole pas.
— Mais les oiseaux volent. Et ils sont plus lourds que l'air.
— Ma foi, vous avez raison. Mais... ils sont pourvus d'un appareillage, leurs ailes, leurs muscles, impossibles à reproduire !
— Supposons maintenant une feuille de papier. Elle s'envole, quand elle est prise dans le vent. Est-elle plus lourde ou plus légère que l'air ?

Le gouverneur se sent un peu dépassé par une conversation sans doute amusante, mais purement imaginative.

— Ce n'est pas avec une feuille de papier que nous gagnerons la guerre, mon cher. A moins qu'il s'agisse de l'ordre de reddition de l'ennemi ! Mais vous êtes un garçon intéressant, imaginatif. Attention que vos idées ne vous conduisent pas à la misère; ça s'est vu ! Mais je suis votre ami, et toujours ravi de causer avec vous.

A ce moment, l'épouse du gouverneur fait son entrée et l'on s'en tient là. Mais Montgolfier est maintenant plongé dans la plus profonde réflexion, ou plutôt dans la plus technique des réflexions. Car c'est un esprit pratique, bricoleur, concret. Il se voit fabriquer une voile suspendue au-dessus d'un feu, ce feu porté sur une plateforme et la voile soulevant la plateforme. Poids, équilibre, solidité de la voile, tout se bouscule dans son esprit tumultueux et il lui faut impérativement courir à ses calculs, à ses papiers, à ses matières en papier.

Ces deux incidents, celui de la chemise soulevée au-dessus du feu et cette phrase qu'a eu le gouverneur l'ont inspiré.

Il fut sans tarder de retour chez lui, à Annonay, village de la plaine du Rhône. A peine sautant de voiture:

— Etienne ! Etienne ! appelle-t-il son frère, je crois que j’ai eu une idée !
Encore ! soupire Etienne qui sort de sa maison à sa rencontre. Monsieur mon frère, allez-vous bien, tout d'abord ?
— Mais oui, à merveille ! fait Joseph, pressé de parler, jetant les deux mains vers son frère comme s'il allait lui déverser une livre de fleurs. Tenez, que je vous explique...
— Comment fut la route ?
— Mais oui, vous dis-je !
— Mais oui quoi ?
— Parfaite. Donc...
— Du danger ?
— Bien sûr, bien sûr...
— Quoi, des encombres, des brigands?
— Mais pas du tout !
— Aucun danger ?
— Mais qu'allez-vous me raconter avec votre danger ? Je vous dis que...
— Vous me dites "bien sûr", quand je vous demande s'il y a eu du danger...
— Mais je vous dis oui à tout si c'est ce que vous voulez entendre !
Je...
— Avez-vous, enfin, rempli le carnet de commandes ?
— Des commandes, il y en a. A la fin, me laisserez-vous parler ?
— Tant que le carnet de commandes est plein...
— Il est bien question de carnet de commandes !
Au diable les commandes !

Cette fois, Etienne se tait, un sourcil relevé.

— Ecoutez plutôt : nous allons fabriquer des ballons en papier. Des ballons volant. Entendez-vous ? Connaissez-vous Gibraltar ? L'Espagnol en fait le siège avec ses troupes.

Etienne essaye à nouveau :

— Ouh ! là, en voilà des discours ! Expliquez-vous. Gibraltar, des ballons, des troupes ?
— Oui. Des ballons, des troupes, c'est ça, exactement ! Imaginez que ces troupes puissent passer les murs sans encombre ?
— Avec des ballons volants ?
— Avec des ballons volants.
— Et comment un ballon volerait-il ?
— Avec de la chaleur.
— Laquelle ?
— Celle d'un feu. La chaleur monte, j'en ai fait cette expérience malgré moi: ma chemise, au-dessus de feu, elle s'est soulevée !
— Oui, la chaleur monte, on le sait. Mais, mon pauvre ami, vous me parlez de ballon en papier, pour passer des murs. Trois coup de mousquet de la part des soldats assiégés et votre ballon est par terre !
— Evidemment... Mais, insista Joseph après avoir regardé un court moment vers l'horizon, si le ballon pouvait s'élever loin, haut, hors de portée des fusils ?
— Sans doute, mais quel intérêt ?
— Voir ! Connaître la dispositions des défenseurs. Ses réserves en munition. Son organisation. Le côté où il est le plus faible ! Mille choses enfin que les soldats ont besoin de savoir. Et si ce ne sont pas les soldats, voir Paris, ses rues, ses faubourgs ! voir les montagnes, en faire les relevés cartographiques. Voir la mer et deviner les bateaux avant qu'il soient à portée des côtes !

Etienne se tait. Il comprend enfin ce que signifie cette agitation chez Joseph. Il a effectivement eu une idée. Voilà qui vaut de s'y arrêter.

— Je vois ce que vous voulez dire. Enfin, je le crois.
— Préparez du tissu de taffetas, du cordage et vous verrez l'une des choses les plus étonnantes du monde !
Tenez, voyez mon dessin. Nous allons coudre des larges pièces de tissu, pour former une énorme boule. Il faudra laisser une ouverture en bas par laquelle la chaleur d'un feu entrera. L'enveloppe du ballon en sera gonflée, l'ensemble allégé, puis, si je ne m'abuse, on devrait le voir s'envoler.
— Voyons cette brillante idée, fit Etienne, renonçant à résister à une telle impétuosité.

Dans la manufacture des Montgolfier, tous s’unissent pour fabriquer le ballon.

— Commençons d’abord par fabriquer un petit modèle, décrète Joseph.
Tenez, cher ami, lui propose sa femme Thérèse, voici une grande pièce de tissu en soie de Florence. Je la gardais pour doubler des gilets, mais elle conviendra à votre projet.

C'est décembre 1782 et dans la cour de la manufacture, tous les ouvriers assistent à la première. Un feu brûle et produit sa chaleur. L'enveloppe en tissu se gonfle effectivement. Puis, à la stupéfaction générale, le ballon s’élève !

— Il vole, il vole ! crie Joseph, fou de joie, qui prend son frère dans les bras, passe à un autre, danse en rond.
— M
on frère, pour cette fois, en effet, quelle idée vous avez eue ! Le monde va en être révolutionné...
— C'est la première fois de l'histoire que cela se produit. Entendez-vous ? C'est donc qu'on peut voler !
— Tout au moins, pour l'instant, on peut envoler un objet. Un homme, c'est autre chose. C'est un fameux poids.
— Fabriquons-en un autre. Plus gros !
— Vous ne comptez pas faire voler un homme ?
— Non, bien sûr, faisons un poids équivalent à un homme, pour commencer, et voyons quelle force il faut pour l'envoler. Et puis, pourquoi pas, une bête, un mouton par exemple !
— Oui, bien sûr, c'est ce qu'il faut faire.
— Mais, s’inquiète Adélaïde, l'épouse d’Etienne, il ne sera pas facile de trouver assez de soie.
Nous ferons l'enveloppe en grosse toile, répond Joseph, renforcée par une épaisseur de papier qui la rendra aussi imperméable que la soie.

Après plusieurs mois de travail, un ballon considérable fut enfin prêt. Dans la cour du couvent des Cordeliers, on alluma un grand feu. Les bûches se mirent à flamber, et petit à petit, le ballon se gonfla, enfla, se déploya dans les airs. Il était entravé par de solides cordes, retenues par huit ouvriers.

— Regardez, Etienne ! s’écria Joseph au comble de l’enthousiasme.
Oui, mon frère, mais quelle fumée ! répondit l’autre en toussant.

Le ballon, qui ne portait aucun homme mais une charge équivalente, s’éleva du sol, se mit à tendre les cordes que les hommes tenaient fermement.

— Il veut s’envoler, monsieur Montgolfier !
Lâchez tout ! ordonna Joseph.

Aussitôt, le ballon s’envola dans le ciel et commença son voyage aérien. Tous les spectateurs, poussant des cris d’étonnement, le suivirent des yeux. Le ballon monta à mille mètres de haut, avant de redescendre et de s’affaler au sol à trois kilomètres de là, sans aucun accident.

Le second essai de cette spectaculaire invention avait attiré de nombreux spectateurs.

— Quelle est cette diablerie ? s’étonnaient les uns.
Quelle invention merveilleuse ! se réjouissaient les autres. On dit que cela s'appelle un aérostat. Ce sont les frères Montgolfier qui l'ont inventé.

On en parla tant que la nouvelle arriva jusqu’aux oreilles du roi Louis XVI. Le roi, qui avait grand goût pour les inventions, invita les deux frères à faire une démonstration de leur œuvre devant lui et la Cour. Les Montgolfier firent assembler un autre ballon, encore plus grand, auquel une grande cage était solidement arrimée.

Un fermier s’approcha, y fit grimper un mouton, qui bêlait d’un air apeuré, puis un coq, qui battait des ailes et enfin un canard, qui lançait des « coin-coin » indignés et qui semblait ne pas trouver convenable qu'on le forçat à monter.

— Quel vacarme ! Que faites-vous donc de ces pauvres bêtes ? s’inquiéta madame de Montgolfier, resserrant autour d’elle les pans de son long châle jaune.
Chère amie, nous avons convenu de les faire voyager par air. Je veux voir s’ils vont survivre à si haute altitude !

Le vol fut une réussite ; le mouton, le canard et le coq revinrent en parfaite santé.
Bravo, Messieurs ! les félicita le roi. C'est un jour dont l'Histoire gardera mémoire, je vous l'assure. Mais, selon vous, verra-t-on un jour des hommes aller ainsi dans le ciel, après ces bonnes bêtes ?
— Certainement, Sire, si un gouvernement le décide.
— Qui oserait cette aventure risquée ?
Moi ! s’écria un jeune homme assez téméraire pour s'avancer au milieu de la foule, moi, je le ferai ! J’ai toujours rêvé de m’envoler dans les airs, dit-il d'un air enjoué en s'approchant, c’est une chance que je ne laisserai pas passer !
— Et qui êtes-vous ?
— Je me nomme Pilâtre du Rozier, Sire.
— Si ce jeune homme vous paraît convenable, Messieurs... Eh !
bien, c’est d’accord. Vous conduirez cet essai au château de la Muette. Faites le nécessaire, Messieurs, pour que Monsieur... du Rozier, c'est cela ? nous revienne sain et sauf. Je ne veux pas que l'un de mes sujets ait à payer le prix de l'innovation que vous avez eu la grâce de me présenter.

C’est ainsi que, le 21 novembre 1783, le roi et près de trois cents curieux se rassemblent. Les frères Montgolfier, très émus et agités, supervisent les préparatifs du vol.

— Si le ballon allait ne pas s’envoler ! s’agite Joseph.
S’il allait ne pas redescendre ! rétorque Etienne, un peu pâle, ou atterrir dans la Seine, ou se prendre dans les arbres de la forêt de Marly !
A la grâce de Dieu ! lance Pilâtre du Rozier, impatient de s’envoler.

Il enjambe lestement la nacelle, nouant autour de son cou une vaste cape de laine.

— Il doit faire terriblement froid, là-haut ! Allons, houspille-t-il les ouvriers, faites donc flamber ce bois. Il faut qu’il ronfle comme en enfer !

La magie opère encore une fois. Soulevé par l’air chaud, le ballon s’envole dans les airs sous les applaudissements de la foule. Après avoir survolé la plaine de Chaillot, il redescend sur la Butte-aux-Cailles, près de Paris, sous les acclamations du peuple.

— Décidément, bravo, Messieurs de Montgolfier ! les félicite le roi, ravi, jovial presque, chaleureux et visiblement passionné. C’est la première fois, me dit-on, qu’un homme peut voler comme un oiseau. La France est fière de vous !
— C
omment allons-nous appeler cette engin volant ? demande la reine.
— Ma mie, ce sera... disons,
la "Montgolfière", qu'en dites-vous ?

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