Pêche sur la Loire, histoire pour enfants

Loire

Dans un petit coin de campagne, entre coteaux boisés et vertes prairies, serpente un long ruban argenté : la Loire.

Au creux d’un méandre, de l'un des coudes que forme le fleuve, est nichée une vieille demeure de pierres blanches, au toit d’ardoises bleu-noir.

C’est là que vit le grand-père de Louise, un vieil homme à la peau tannée, à l’épaisse chevelure blanche toujours couverte d’un vieux chapeau de paille.

Louise passe toutes ses vacances avec lui. Même lorsqu’elle est à Paris, car c’est là qu’elle vit, son cœur bat pour la vaste maison aux boiseries usées. Elle aime tant se promener dans les vignes ou au bord de l’eau !

Lorsque l’on descend les quelques marches du perron, à l’arrière de la maison, et que l’on traverse les dalles de la terrasse, s’ouvre un petit chemin qui traverse la pelouse semée de massifs de roses et de buis, puis descend en pente douce jusqu’aux rives de la Loire.

Dans une cabane en bois sommeille l’attirail, c'est-à-dire les instruments de pêcheur de grand-père : cannes, nasses et épuisettes s’appuient le long du mur. Sur une étagère, une boîte à casiers accueille bouchons, hameçons, leurres et bobines de fil. Les moulinets reposent sur une planche au-dessus d’eux.

Par terre, deux vieux coffres recèlent mille et un objets : paires de bottes en caoutchouc, couvertures de laine, besaces en cuir, boites en bois dans lesquels sommeillent les couteaux, les ciseaux et les pinces qui servent à vider le poisson…

A droite, près de la porte, on trouve les vieux paniers d’osier qui recueillent le fruit des longues heures de patience, c'est là que s'entassent les poissons attrapés. Près de la fenêtre sont rangées les rames destinées à propulser la barque de grand-père sur le fleuve.

La barque, d'ailleurs, est un robuste esquif, peint en vert lui aussi, qui flotte paresseusement à trois pas de la cabane, retenue à la rive par une vieille corde. On peut monter à bord grâce à un petit ponton fait de quelques planches habilement assemblées, qui permet d’embarquer et de débarquer sans risquer de se mouiller les pieds.

Les longues heures de pêche sur la Loire, à attendre que mordent sandres ou brochets, sont des moments que Louise affectionne particulièrement. Assise à côté de grand-père sur les bancs de la barque, emmitouflée dans un chaud manteau, guettant l’apparition du soleil entre les cimes des hauts peupliers, ou profitant de la fraîcheur montant de l’eau par un chaud après-midi d’été, Louise a passé des dizaines d'heures merveilleuses.

Grand-père lui a raconté le fleuve, ses rythmes, ses humeurs, les habitants qui le peuplent ou profitent de ses rives. Il raconte aussi les parties de pêche de son enfance, quand lui-même occupait cette barque avec son propre grand-père, les butins remontés, les repas partagés entre amis sous l’ombre douce des saules. Il explique les habitudes de chaque poisson, les endroits qu’ils affectionnent et les meilleures techniques pour les attirer et les attraper. C’est grand-père qui a appris à Louise à remonter ses prises dans la barque, à détacher l’hameçon de la gueule du poisson. C’est lui encore qui lui confia pour la première fois le grand couteau qui permet de vider les entrailles du poisson après lui avoir ouvert les flancs, et avec lequel on gratte les écailles scintillantes afin de les détacher de la peau souple et luisante.

Mais ce matin, Louise est en colère. Occupé dans son potager, grand-père a repoussé la partie de pêche promise. Les tomates sont mûres à point et il s’est mis en tête de les récolter tout de suite :

« Ma petite chérie, je sais que nous devions aller pêcher ce matin, je te l’ai dit hier. Mais ce matin, j’ai fait un tour dans le jardin. Une grande quantité de tomates sera perdue si nous ne les ramassons pas.

— Mais grand-père, allons pêcher d’abord, nous pourrons toujours les ramasser en rentrant ! Du poisson pour aller avec les tomates, ça serait parfait ! a répliqué Louise, sûre que son astuce convaincrait grand-père.

Il a secoué la tête en se grattant le menton :

— Il faut aller au potager avant que le soleil ne soit trop haut dans le ciel. Sinon, les tomates seront gâtées par la chaleur et nous, nous risquerions une insolation à travailler en plein midi !

tomates

— Mais, cet après-midi, il sera trop tard aussi pour la pêche ! Les poissons descendront au fond de l’eau pour chercher la fraîcheur et nous n’attraperons rien !

— Ma petite, les poissons resteront dans la Loire, alors que demain, les tomates seront abîmées. Ce matin, c’est jardin. La pêche se fera un autre jour, demain par exemple. Tu viens m’aider ?

Mais Louise n’a pas entendu la demande de Grand-père : elle a déjà claqué la porte et dévale les marches du perron. Elle court tout le long du chemin menant à la Loire, les yeux plein de larmes. Maintenant, elle arpente la rive, grommelant toute seule et jetant des bâtons dans l’eau. Pendant qu’elle récrimine, son regard tombe sur la barque. Elle oscille près du bord au rythme des vaguelettes formées par le léger courant. Une idée germe dans son esprit :… La suite dans votre abonnement (cliquez ici). 

« Et si je pêchais toute seule ? Je sais comment faire et je sais aussi ramer. Quand Grand-père est avec moi dans la barque, il me laisse me débrouiller. Je n’ai pas besoin de lui pour attraper les poissons. Et comme ça, il verra bien que je suis grande ! Nous aurons et les tomates et les poissons pour le déjeuner. »

Aussitôt dit, aussitôt décidé. Louise ouvre la porte de la cabane, saisit sa canne, le moulinet reçu à son anniversaire, la boite à son nom qui contient plombs et hameçons, appâts et leurres. Elle attrape une paire de rames, un casier à poissons et porte le tout sur la berge. Elle tire sur l’amarre, la corde, ce qui rapproche le bateau du ponton. Elle dépose tout son matériel dans le fond de la barque et embarque à son tour. Elle empoigne les rames et en quelques instants, elle se retrouve au milieu de la rivière.

« A moi les poissons ! » s’exclame notre grande pêcheuse. Elle place un leurre au bout de sa ligne, lance le tout dans l’eau. La jeune fille se cale sur le banc, la canne bien en main. Elle observe les eaux du fleuve, attentive aux variations de courant et aux ombres qui les parcourent, essayant de déchiffrer leurs secrets comme le lui a montré son grand-père. De longues minutes s’écoulent. Soudain, un choc secoue sa canne. Louise la retient à grand-peine. Le fil s’agite de plus en plus fort, les secousses se font violentes. Elle s’arc-boute, calant ses pieds. Dans les remous, il lui semble reconnaître le corps massif et puissant du seigneur des eaux de Loire : un brochet. Louise sent un sentiment d’orgueil l’envahir à l’idée de ramener une telle prise à son grand-père.

photo_brochet_2 Pêche sur la Loire

Le brochet

sandre120607 Pêche sur la Loire

La sandre

Mais la bataille est intense ; elle essaie de retenir sa canne à pêche, alors que le brochet a une force énorme dans le corps. C’est à croire qu’il est accroché au fond de l’eau. Le combat est trop inégal ! Dans un violent coup de queue, l’animal arrache la canne des mains de la jeune fille. Louise voit la longue tige tomber dans l’eau et s’en aller en flottant à la surface du fleuve. Un moment, la canne à pêche s’enfonce même vers les profondeurs, tractée par le brochet. Quelle force a cette bête ! Louise s’assied, haletante, les mains endolories d’avoir tant serré la canne à pêche. Ses yeux parcourent la surface de l’eau.

Elle aperçoit sa ligne réapparaître à quelques mètres d’elle : le brochet a réussi à se détacher du leurre et à libérer l’ustensile avant de rejoindre le fond de la rivière. Louise saisit les rames, se rapproche de sa canne à pêche. Elle se penche pour l’attraper, parvient à la saisir et la remonte dans la barque. C’est alors qu’elle réalise que, dans sa précipitation, elle a lâché les rames qui s’éloignent à leur tour, emportées par le courant. Catastrophe ! La voilà sans aucun moyen de se guider. Louise comprend alors qu’elle est seule, au milieu de la Loire, sans moyen de revenir vers la rive. Et c’est à ce moment-là seulement qu’elle regarde au loin et qu’elle réalise qu’elle dérive, la barque descend la Loire a bonne vitesse, plus lente que les rames, mais en s’éloignant beaucoup de la maison de Grand-père. Elle scrute les alentours, cherchant des yeux une embarcation amie passant à proximité ou un pêcheur installé sur la rive qu’elle pourrait héler… Mais le fleuve et sa berge sont déserts.

— Au secours ! A l’aide ! Je n’ai pas de rames !

Personne ne l’entend. Elle se met debout, pour crier plus fort. C’est alors qu’un choc la déséquilibre : le bateau a heurté l'un des bancs de sable si fréquents en été sur cette partie du fleuve, qui dépassent de l’eau. Louise a basculé dans la barque, elle est tombée et s’est fait mal à la tête et au bras, elle se met à pleurer. La barque pivote lentement et Louise se redresse. Elle va reprendre sa dérive sur la Loire si elle ne fait rien. Il faut descendre tout de suite sur le banc de sable. Elle passe une jambe par-dessus bord et pose le pied sur le sable. Il est assez dur, heureusement. La barque pivote encore, elle passe l’autre jambe mais elle perd l’équilibre et tombe en arrière, sur le bord du banc de sable, à moitié dans l’eau. Elle se relève. Du sang coule de sa tête et elle a du sable mouillé dans les cheveux ; et puis, elle a mal au bras. Mais elle est assez courageuse pour tirer la barque hors du courant et la bloquer sur le banc de sable.

Assise à côté de l’esquif, elle se demande que faire. Elle comprend maintenant l’ampleur de sa bêtise : la voilà seule, au milieu de la rivière, sans que Grand-père sache qu’elle a pris le bateau. Même s’il se met à chercher sa petite-fille, comment pourra-t-il deviner qu’elle a désobéi et se trouve maintenant en perdition ? Louise songe alors à cet homme dont elle a lu les aventures, un homme perdu comme elle sur une île au milieu de l’océan, un certain Robinson Crusoë… Mais voilà, Robinson, lui, disposait d’un peu de matériel, de fruits, d’un fusil pour chasser et même d’un compagnon. Elle, Louise, n’a qu’une canne à pêche et même pas de quoi faire un feu pour cuire le butin de sa pêche… Alors qu’elle s’imagine déjà mangeant son poisson cru, une voix retentit dans son dos :

« Holà, gamine, que fais-tu là ? »

Louise se retourne : dans sa barque rouge à moteur, c’est Georges, le meilleur ami de son grand-père, qui s’étonne de la trouver seule, échouée sur un banc de sable. Georges guide son bateau vers Louise.

— Mais tu as du sang partout ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

Georges descend de sa barque en un clin d’œil, il a l’habitude, il hisse à son tour sa barque à côté de celle de Louise. Louise se précipite dans ses bras.

— J’ai voulu pêcher toute seule !

— Et pourquoi ? Grand-père est malade ?

— Non, il est aux tomates.

— Ah ! je vois. Et toi, tu as décidé d’y aller seule, sans le prévenir, je parie.

Louise baisse la tête, et n’ose rien répondre.

— Eh ! ben, c’est du joli, tout ça. Regarde-moi ça, tu t’es fait un joli petit trou dans la tête et tu es sale de la tête aux pieds.

— Et j’ai perdu la ligne de grand-père, et les rames.

Georges répond :

— Alors, on ne les retrouvera plus. Peut-être à la digue. Je verrai, en redescendant. Mais il y a peu de chances. Je dirais que c’est perdu, ça a dû partir dans le déversoir.

Louise éclate en sanglots. Georges est embêté.

— Je devrais te faire la leçon. Ça, c’est sûr. Seulement voilà, je ne peux pas…

— Louise le regarde en reniflant, interrogatrice.

— C’est que… j’ai fait la même chose à ton âge et il m’est arrivé pareil, j’ai perdu ma ligne et je suis rentré tout penaud chez moi.

— Tu t’es fait gronder ?

— Non. Et tu sais pourquoi ?

— Non, pourquoi ?

Georges sourit et fait un clin d’œil :

— Parce qu’on a tous fait ça. Même ton grand-père. Tu n’es pas la première. Tous ceux qui l’aiment, notre Loire, quand ils étaient petits, ils y sont allés. Et la Loire, elle leur a mis une fessée à sa manière, en leur renversant la barque ou en leur prenant les rames, comme pour dire : "On ne va pas sur l’eau tout seul, petits enfants."

— Grand-père aussi, il est allé tout seul sur la Loire ?

— Qu'est-ce que tu crois ? C'était un garnement. Ton grand-père, comme nous tous, il y est allé. Pareil. A ton âge. Il s’est fâché avec ton arrière-grand-père qui voulait aller en ville. Et il y est allé seul, sans rien dire, et il a perdu sa ligne, et ses rames, je m’en souviens comme si c’était hier. On l'a retrouvé les pieds dans la vase, on la retiré et il y a laissé ses bottes. Notre rivière, elle est une bonne mère qui nous apprend.

Georges sourit dans sa moustache. Louise va beaucoup mieux. Elle ouvre de grands yeux en regardant la Loire.

— C’est vrai qu’elle parle comme ça ?

— Eh ! c’est comme je te le dis. Ça fait cinq mille ans que les enfants font des bêtises sur la Loire, et elle les sauve tous. Allez, on rentre maintenant. Attache ta barque à mon canot à moteur.

— J’ai mal à la tête et au bras.

— C’est bien possible, tu as un trou dans le crâne et peut-être une foulure, mais il faut réparer les bêtises. On te soignera plus tard.

Louise fait comme Georges a dit. Georges est gentil et elle sent son cœur se gonfler de gratitude envers lui. Elle sait que Grand-père va la gronder, mais peut-être pas trop fort, parce que lui aussi, il est allé seul sur la Loire, quand il était petit.

Ils accostent au ponton et descendent. Georges remonte vers la maison en tenant Louise par la main. Grand-père est dans ses tomates, à les ramasser. Il voit Georges et Louise. Il se relève lentement, en se nettoyant les mains sur son tablier, et vient vers eux. Il a son visage sévère. Il dit juste à Georges :

— Je vous ai vu venir, sur l’eau.

Puis, il s’accroupit et regarde Louise dans le blanc des yeux. Il dit, toujours à Georges mais sans le regarder :

— Ainsi, elle a fugué... Tu le lui a dit ?

— Dame, il fallait bien. Elle a fait comme nous, il lui est arrivé la même chose. Elle t’a perdu tes rames et ta ligne. Comme toi, avec ton père, tu te rappelles ?

Grand-père regarde toujours sa petite-fille dans les yeux et dit :

— Je me rappelle. Et comment je fais, pour la gronder, maintenant ?

— Pardonne-moi, grand-père, dit Louise en baissant les yeux.

— Je t’ai déjà pardonnée.

Puis, il tend la main vers Louise en disant :

— Tu es des nôtres, maintenant. Tu as été courageuse. Mais il va falloir te racheter, tu ramasseras mes tomates tout l’été, on ira les vendre au marché pour racheter des rames et une ligne. Entendu ?

Louise serre la main que son grand-père lui tend.

— C’est tout ?

— Bien sûr que c’est tout.

Elle se jette dans ses bras :

— Grand-père, je t’aime très très fort.

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