Voyage autour du monde (quatrième partie – fin)

Librement inspiré du voyage de Bougainville

A peine le navire se fut-il immobilisé près des îles Moluques que deux soldats hollandais montèrent à bord, l’air sévère :

— Que faites-vous ici ? demandèrent-ils. N’ignorez-vous pas que l’entrée de la baie est interdite à tous les bateaux étrangers ?
— Je ne l’ignore point, monsieur, répondit monsieur de Bougainville, mais nous n’avons guère eu le choix. Pour l’amour de Dieu, permettez-nous de relâcher ici, nous mourrons de faim, beaucoup sont malades. Dès que vous nous aurez secourus, nous repartirons, vous en avez ma parole.
Hé bien, c’est d’accord, nous vous permettons de rester ici. Je vais vous faire envoyer de la viande fraîche, du riz et de l’eau. Hélas, il y a peu de légumes et de fruits ici, mais vos malades pourront avoir quelques oranges.

Après six jours, l’équipage français était prêt à repartir, les cales remplies de provisions, les mâts renforcés, la coque calfatée. Profitant d’un vent favorable, le capitaine donna le signal de départ. La routine que Yann connaissait bien se déroula sans anicroche¸car chaque marin connaissait parfaitement sa tâche.

— Levez les ancres ! Hissez les voiles !

Une fois de plus, le navire étendit ses larges voiles blanches tel un oiseau qui déploie ses ailes et s’élança légèrement sur la mer verte et bleue.

— Nous sommes maintenant dans l’Océan Indien, expliqua le capitaine au jeune garçon.
— Allons-nous voir l’Inde ? s’exclama Yann. J’aimerais tellement voir des éléphants !
Non, moussaillon, nous allons filer tout droit vers l’île de France (que l’on appelle île Maurice maintenant), expliqua le capitaine. Beaucoup de matelots sont malades, le grand mât est prêt de craquer. Espérons que le vent se maintienne au sud-est.

Se tournant vers le maître d’équipage, il appela

— Bosco ! appela-t-il d’une voix forte. Faites prendre deux ris dans le grand hunier et affalez les voiles du perroquet !

Par chance, la mer fut belle et le vent entraîna le navire sur l’océan. Après dix-huit jours de mer, on arriva enfin un soir en vue de l’île Rodrigue, dans l’archipel des Mascareignes. Au premier cri de la vigie, Yann avait grimpé sur la vergue pour voir la terre, quand soudain, un coup de canon le fit sursauter. Agilement, il dégringola sur le pont et courut trouver le capitaine.

— Des pirates ? Sommes-nous attaqués ? demanda-t-il plein d’espoir.
— Dieu nous en garde ! répondit le capitaine. Non, moussaillon, nous tirons le canon pour prévenir le pilote du port, pour qu’il vienne nous guider à travers les hauts-fonds.
Mettez en panne, ordonna le bosco à l’équipage. Nous allons louvoyer en attendant le pilote.

Mais aucun bateau ne semblait quitter le port.

— Mille sabords ! gronda le capitaine. Ce pilote est-il devenu sourd ? Faites donc encore tirer le canon.

Finalement, peu avant minuit, un pilote français monta à bord et les salua.

— Enfin ! soupira le capitaine. A vous la manœuvre, monsieur.

Le pilote donna ses ordres à l’équipage d’un air nonchalant. La lune s’était levée, jetant sa lumière d’argent sur les flots noirs de la mer. Le capitaine, vaguement inquiet, marchait de long en large sur le pont. Soudain, on entendit un long craquement, le bateau tangua violemment et s’arrêta.

— Tonnerre ! jura le capitaine. Cet ignorant a échoué le navire ! Vite, bordez la grand’voile, virez à droite, vers le large.

Les marins obéirent comme un seul homme et le bateau se dégagea rapidement du sable.

— Quand je pense que nous avons bravé mille dangers et tempêtes et voilà qu’un pilote mal réveillé a failli nous faire couler devant un port français ! soupira Yann.

Quand le soleil se leva, le navire entra dans le port et s’amarra au quai. Les malades furent emmenés à l’hôpital et les charpentiers du port se mirent à l’ouvrage pour réparer tout le bateau. Les cales furent remplies de provisions, de câbles, deux ancres.

— Je vais vous laisser nos clous et nos médicaments, dit le capitaine au gouverneur du port. Nous n’en aurons plus besoin maintenant.
— Ils nous seront fort utiles ! remercia le gouverneur.  

Après un mois de repos et de réparation, les hommes comme la frégate étaient prêts à reprendre la route. Une fois de plus, les voiles furent hissées et, guidé par un pilote expérimenté, le navire sortit du port. Les premiers jours, le bateau avança bien, poussé par un vent frais bien orienté, toutes voiles dehors. Mais le vent tourna et souffla de l’ouest, forçant le capitaine à louvoyer pour continuer à avancer.

— Allons-nous enfin rentrer chez nous ? soupirait le jeune Yann, debout à la proue.
— Mais oui, mon garçon, le réconfortait le matelot de quart. Ma parole, tu as tellement grandi et forci que ta maman ne te reconnaîtra pas ! Regarde, tu vois cette pointe grise à l’horizon : c’est le Cap de Bonne-Espérance, la pointe de l’Afrique ! Quand nous l’aurons doublé, nous serons passés dans l’Océan Atlantique.

 

Quinze jours après, la frégate passa le Cap de Bonne-Espérance et continua sa route le long des côtes de l’Afrique. Après deux semaines de navigation, on jeta l’ancre près de l’île de Sainte-Hélène. Trois canots furent mis à l’eau pour aller pêcher des tortues marines. La pêche fut abondante : on ramena à bord cinquante-six tortues ! Le lendemain matin, on leva l’ancre.

— Allez, les gars, le prochain mouillage, ce sera dans notre douce France !

Puis le bateau franchit l’équateur et arriva enfin en vue de l’Europe. Ce fut l’Espagne, puis le Golfe de Gascogne et enfin, un matin à l’aube, la vigie poussa le cri tant attendu :

— Terre ! Ouessant en vue !
— Nous sommes arrivés, les gars ! Bientôt, nous entrerons dans la rade de Brest !

Tout l’équipage tomba à genoux pour remercier Dieu de les avoir amenés à bon port.

Mais leurs aventures n’étaient pas terminées.

— La marée est contraire, nous devons nous éloigner un peu au large, ordonna le capitaine de Bougainville.

Un fort vent se leva alors. Le bateau était balloté par les vagues, tanguant dangereusement. Soudain, vers dix heures du matin, la vergue de misaine se cassa dans un craquement affreux et la grand-voile se déchira.

— Hissez le petit foc ! ordonna le bosco, sifflant de toutes ses forces. Démontez la vergue d’artimon et mettez-la sur le mât de misaine !

Une fois le mât réparé, les gabiers grimpèrent hardiment pour enverguer une voile neuve. Enfin, après six heures de travail, le bateau put reprendre sa route. Mais la tempête l’avait emmené bien loin et il fallut naviguer toute la nuit pour revenir en vue de Brest.

— Capitaine, annonça le quartier-maître, le mât de misaine menace de se casser. Tous nos boutes sont pourris, les poulies ne tiennent plus… Impossible de manœuvrer avec ce vent !
— Alors, décida le commandant, suivons le vent et allons jusqu’à Saint-Malo.

Et c’est ainsi qu’après plus de deux ans de voyage, la frégate entra dans le port breton. Avant de descendre du  navire, Bougainville fit appeler le jeune Yann.

— Hé bien moussaillon, te voilà de retour ! Tu vas en avoir, des aventures à raconter à tes parents !
— Ça, pour sûr, capitaine ! même qu’ils vont avoir du mal à me croire.
Tu étais un jeune gars un peu fou, te voilà presque un homme maintenant. Dis-moi, quand tu auras embrassé ta mère, viens me voir à Brest, chez le gouverneur. Que dirais-tu d’un autre voyage sur ma frégate ?
Je dis oui, capitaine ! accepta fièrement Yann. Quand repartons-nous ?!

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